Les Bimanes de Sévérin Cécile Abéga : quand la sueur devient une leçon de dignité
Et si la réussite sans effort était la plus grande illusion de notre temps ? Publié en 1982, Les Bimanes résonne aujourd’hui avec une acuité troublante. Face au chômage, à l’exil et aux mirages de l’enrichissement rapide, Sévérin Cécile Abéga propose à la jeunesse africaine une boussole morale fondée sur le travail, le courage et la dignité.
Fiche d’identité de l’œuvre
- Auteur : Sévérin Cécile Abéga (1955-2008), anthropologue et écrivain camerounais.
- Genre : Recueil de sept nouvelles.
- Publication : 1982 (NEA/EDICEF).
- Thèmes principaux : Travail (conscience laborieuse), corruption, inégalités sociales, courage.
1. Qui sont les « Bimanes » ?
Le titre de l’œuvre repose sur un concept propre à l’auteur. Étymologiquement, un « bimane » est un être qui possède deux mains. Pour Abéga, le bimane est celui qui n’a que la force de ses bras pour survivre.
Il s’oppose à « l’homme digne », ce nanti en veste-cravate qui travaille dans un bureau climatisé. Le bimane, lui, est souvent démuni, peu instruit et sans relations haut placées. Il est celui qui « mange son pain à la sueur de son front » sous le soleil tropical. C’est le monde des débrouillards, des travailleurs de l’ombre que la société méprise pourtant souverainement.
2. Un recueil au service de la jeunesse
À travers sept nouvelles (Le fardeau, Dans la forêt, Une petite vendeuse de beignets, Le savon, Un étranger de passage, Mots d’enfants, Au ministère du Soya), Abéga s’adresse directement aux jeunes, le « fer de lance de la nation ».
Son objectif est de préparer l’Afrique de demain en proposant une boussole éthique. Face à un avenir incertain, au chômage et aux mirages de l’exil (la Méditerranée), l’auteur prône la conscience laborieuse.
3. Le focus : « Le savon » ou la dignité par le labeur
La nouvelle Le savon illustre parfaitement le message d’Abéga à travers le personnage de Mbah.
- L’adversité : Orphelin et méprisé par sa famille, Mbah choisit la rue plutôt que la servitude.
- La conscience laborieuse : Il fait du dépotoir son « bureau », récupérant des objets pour survivre. Il ne recule pas devant la saleté physique.
- L’éthique : Pour Mbah, la vraie souillure n’est pas la crasse du travail, mais la corruption. Il affirme avec force que si le savon peut laver la sueur, aucun détergent ne peut laver l’âme de celui qui vole, ment ou tue pour réussir.
4. Un style entre humour et dénonciation
L’une des grandes forces d’Abéga est son utilisation de l’humour caustique. Il dépeint la société camerounaise avec réalisme, dénonçant sans détour :
- La corruption : Illustrée par l’extrait de Garba (le vendeur de soya) qui rend la monnaie de sa pièce à une infirmière corrompue.
- Le culte du paraître : La critique de ceux qui pensent que l’habit (la veste, le français impeccable) fait l’homme.
- L’absurdité administrative : Les travers des fonctionnaires et des nantis.
5. Pourquoi relire cette œuvre aujourd’hui ?
Relire Les Bimanes est un acte nécessaire pour :
- Redonner de la valeur au travail : Dans un monde d’immédiateté, Abéga rappelle que l’homme se construit par l’effort.
- Combattre le fatalisme : Malgré la noirceur de certaines situations, l’auteur n’est pas pessimiste. Il montre que l’on peut changer le cours des choses par l’intégrité et le courage.
- Une boussole morale : Pour la jeunesse africaine, c’est un rappel que le succès fondé sur la “souillure” (vol, escroquerie) est une impasse.
Conclusion
Sévérin Cécile Abéga signe ici un classique indémodable. Par sa maîtrise de la langue et sa « chaude sympathie » pour les petites gens, il transforme la souffrance quotidienne en un hymne à la dignité. Les Bimanes n’est pas seulement un livre de classe, c’est un manuel de survie spirituelle pour tout bâtisseur de demain.




Jean Bosco BELL
