Une page du palimpseste d’Archimède redécouverte après plus d’un siècle
Une page disparue du célèbre palimpseste d’Archimède a été retrouvée au musée des Beaux-Arts de Blois par le chercheur Victor Gysembergh, directeur de recherche au Centre Léon Robin sur la pensée antique (Sorbonne Université/CNRS). Derrière cette découverte, une enquête patiente qui relance l’étude d’un manuscrit antique encore loin d’avoir livré tous ses secrets.
De Blois à Archimède, une découverte improbable
En parcourant les archives numériques à la recherche de palimpsestes, Victor Gysembergh ne s’attendait pas à trouver à Blois une pièce manquante de l’un des manuscrits les plus célèbres au monde. « Je parlais de Blois avec des collègues, une ville qui avait autrefois accueilli des manuscrits royaux. J’ai lancé, un peu en plaisantant : “on va voir s’il n’y a pas un palimpseste là-bas”. C’était assez improbable », raconte le chercheur. Quelques clics plus tard, une image attire son attention. Sur l’écran, un parchemin du Xe siècle. Une écriture qui lui semble familière. Des figures géométriques. Et surtout, un détail étrange : une enluminure manifestement tardive. « Ce n’est pas courant de rajouter des enluminures au XXe siècle sur des manuscrits comme ça. Là, ça m’a vraiment mis la puce à l’oreille », se souvient-il.
« J’ai déchiffré ce qu’on pouvait lire du texte, et cela a confirmé qu’il s’agissait d’un traité d’Archimède », raconte le chercheur. En comparant avec les photographies prises en 1906 par le philologue danois Johan Ludvig Heiberg, le verdict tombe : il s’agit du feuillet 123, disparu depuis des décennies, du célèbre palimpseste d’Archimède aujourd’hui conservé au Walters Art Museum, à Baltimore.
Mais comment cette page a-t-elle pu se retrouver à Blois ? Le feuillet provient de la collection d’André Franck, homme de théâtre et figure importante de l’ORTF dans l’après-guerre. Proche des milieux artistiques et intellectuels, il rassemble au fil du temps une collection d’art très éclectique, qu’il lègue au musée des Beaux-Arts de Blois à sa mort en 1971. « Une sorte de cabinet de curiosités », résume Victor Gysembergh. Parmi les costumes de scène et les objets d’art figurent aussi des pages de manuscrits enluminés, prisées des collectionneurs pour leur valeur esthétique. Isolé de son manuscrit d’origine, le feuillet a sans doute été acquis pour son enluminure, sans que son contenu scientifique soit identifié.
Un manuscrit recyclé au Moyen Âge
Le palimpseste d’Archimède est un manuscrit singulier. Derrière ce livre de prières médiéval se cache en réalité l’un des textes scientifiques antiques parmi les plus précieux jamais conservés. Comme de nombreux manuscrits à l’époque, il a été « recyclé » : le parchemin, coûteux, a été gratté pour être réutilisé. « Un livre, c’est un troupeau », rappelle Victor Gysembergh. Fabriqué à partir de peaux animales, le parchemin représentait une ressource rare. Au XIIIe siècle, les textes d’Archimède, devenus illisibles ou incompris, sont effacés pour laisser place à des prières.
Mais sous cette nouvelle écriture subsistent les traces d’un savoir ancien. Le manuscrit original, copié au Xe siècle à Constantinople, contenait les œuvres complètes d’Archimède, mais aussi d’autres livres. Parmi eux, un discours de l’orateur athénien Hypéride, un commentaire des Catégories d’Aristote, ainsi que d’autres textes encore non identifiés.
Une histoire digne d’un roman
Le destin du manuscrit traverse les siècles et les bouleversements de l’histoire. Probablement emporté lors du sac de Constantinople par les Croisés en 1204, il est transformé en livre de prières en 1229, avant de revenir dans la capitale byzantine. Devenu un livre de prières, il est alors conservé au Métochion du Saint-Sépulcre, une dépendance de l’Église orthodoxe. C’est là qu’en 1906, le philologue danois Johan Ludvig Heiberg l’identifie et découvre, sous le texte religieux, les écrits d’Archimède. L’événement fait la une du New York Times et suscite immédiatement l’intérêt des chercheurs et des collectionneurs.
Mais le manuscrit disparaît à nouveau dans les tourments du XXe siècle, avant de réapparaître quelques années plus tard dans la collection du marchand d’art français, Salomon Guerson. C’est durant cette période que trois feuillets, pourtant bien visibles sur les photographies prises par Heiberg en 1906, disparaissent. Les raisons de cette disparition relèvent en grande partie de l’hypothèse. Toutefois, tout indique une intervention délibérée. « C’était du vandalisme mercantile », explique le chercheur. À l’instar de certains papyrus antiques parfois découpés pour être vendus en fragments, ces pages auraient pu être séparées du manuscrit pour être écoulées individuellement, sous forme de pièces plus facilement commercialisables.
Le procédé ne s’arrête pas là : avant d’être découpés, certains feuillets ont été décorés d’enluminures ajoutées artificiellement afin d’en accroître la valeur. Le feuillet retrouvé à Blois en porte la trace. Une pratique contre-productive, puisque l’altération d’un manuscrit aussi précieux en diminue en réalité la valeur scientifique.
Reste à comprendre dans quel contexte ces transformations ont eu lieu. Salomon Guerson, alors propriétaire du manuscrit, connaissait très probablement l’importance de l’objet. Mais dans les circonstances tragiques de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était persécuté en tant que Juif, certains chercheurs avancent l’hypothèse d’un geste dicté par l’urgence.
Feuillet 123 du palimpseste d’Archimède
© Blois, Musée des Beaux-Arts, Inv. 73.7.52. Photographie IRHT-CNRS
Une page retrouvée, deux encore manquantes
Le feuillet découvert à Blois contient un passage du traité De la sphère et du cylindre (Livre I, propositions 39 à 41), consacré à des démonstrations géométriques complexes sur les volumes. Sur une face, le texte antique reste partiellement lisible. Sur l’autre, l’enluminure représentant le prophète Daniel masque totalement l’écriture originale.
Pour lire ce qui se cache sous ces couches successives, les chercheurs devront recourir à des techniques avancées. L’imagerie multispectrale permet déjà de révéler des encres invisibles à l’œil nu, mais elle ne suffit pas à traverser les couches picturales. Cette technique, déjà utilisée avec succès au début des années 2000, devrait permettre de révéler une grande partie du texte encore masqué. Mais dans le cas des pages recouvertes d’enluminures, d’autres techniques sont nécessaires, comme la fluorescence aux rayons X, capable de détecter la composition chimique des encres sous les couches picturales. Ces analyses pourraient être menées dans des infrastructures spécialisées, comme le Stanford Linear Accelerator (SLAC), aux États-Unis, où des équipes travaillent depuis vingt ans sur ce type de manuscrits. « Ils ont un dispositif expérimental optimisé pour les palimpsestes », précise-t-il. Un atout précieux, d’autant que ces objets fragiles exigent des conditions de manipulation très strictes.
L’analyse de ces manuscrits pose également des défis informatiques. Aujourd’hui, chaque image nécessite un traitement spécifique, souvent réalisé manuellement. Pour accélérer et améliorer ce processus, les chercheurs explorent l’usage de l’intelligence artificielle, notamment via des techniques de vision par ordinateur. Victor Gysembergh collabore ainsi avec SCAI (Sorbonne Cluster for Artificial Intelligence) pour développer de nouvelles méthodes d’analyse automatisée. L’objectif : détecter plus rapidement les traces d’écritures invisibles et affiner leur restitution.
Un corpus encore largement inexploré
Car malgré son importance, le palimpseste d’Archimède n’a jamais été étudié de manière exhaustive. Certaines pages restent en grande partie illisibles, et deux feuillets manquent toujours à l’appel. C’est précisément pour lever ces zones d’ombre que le travail de recherche se poursuit.
La redécouverte du feuillet de Blois ne relève pas du hasard. Elle s’inscrit dans le cadre du projet européen ERC PALAI, dirigé par Victor Gysembergh au Centre Léon Robin. Consacré à l’étude des palimpsestes, ce programme vise à mieux comprendre les logiques de réécriture des manuscrits anciens et les contextes dans lesquels ils ont été recyclés. « Le projet porte sur le phénomène des palimpsestes en général, explique le chercheur, notamment en Italie du Nord au début du Moyen Âge, où l’on a recyclé des manuscrits extraordinaires. » C’est dans ce travail de repérage systématique que s’inscrit l’identification du feuillet de Blois.
Cette page retrouvée rappelle que de nombreux trésors restent encore invisibles, parfois à portée de regard. Des centaines de milliers de palimpsestes, encore souvent inexplorés. Autant de textes anciens potentiellement cachés sous des couches d’écriture plus récentes. Musées, bibliothèques mais aussi collections privées pourraient ainsi jouer un rôle clé dans de futures découvertes. « Il y a des trésors qui n’attendent que d’être regardés », souligne le chercheur, une invitation à poursuivre l’enquête bien au-delà des laboratoires.
Source : Francis Berenbaum, https://www.sorbonne-universite.fr/actualites/arthrose-du-genou-un-espoir-therapeutique

